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L’avenir menacé de la recherche en santé environnementale

Dernière mise à jour le mardi 20 décembre 2011

Article paru sur le site "Le Monde" - Jeudi 15 Décembre 2011
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L’avenir menacé de la recherche en santé environnementale

Au cours du XXe siècle l’attention de la société tant vis-à-vis de la détérioration de l’environnement que de ses conséquences sur la santé humaine s’est accrue très fortement au point d’en faire aujourd’hui une préoccupations majeure des citoyens. Cette prise de conscience s’explique notamment par l’accumulation des travaux scientifiques montrant la réalité et l’ampleur de l’impact des contaminants environnementaux sur les écosystèmes et sur de multiples aspects de la santé humaine y compris à des doses faibles.

Dans le sillage du Grenelle de l’environnement, différentes initiatives nationales telles que la stratégie nationale de recherche de l’innovation, les PNSE 1 et 2 (Plan national santé environnement), le Programme national de recherche sur les perturbateurs endocriniens (PNRPE), pour ne citer que les principales, ont mis l’accent sur le retard de l’organisation des recherches françaises dans le domaine de la santé environnementale et dans celui des impacts toxiques sur la biodiversité en comparaison avec d’autres pays européens ou avec l’Amérique du Nord, sur la nécessité de les organiser et de réaliser des efforts sans précédent en faveur de la recherche, de la formation et de la valorisation dans ce domaine. Des objectifs précis ont été fixés, tels que le redéploiement de dizaines de postes ciblés d’enseignants-chercheurs et, pour ne prendre que l’exemple le plus récent, 124 M€ sur 5 ans ont été affichés dans le cadre du PNSE2 pour financer la recherche et l’expertise.Prenant le contrepied de ces efforts affichés, l’ANR (Agence nationale de recherche) vient d’annoncer le report d’un an du programme "Contaminants et environnements : métrologie, santé, adaptabilité, comportements et usages" (CESA). Ce programme de soutien à la recherche, qui avait permis de distribuer 8 millions d’euros pour soutenir des projets en santé environnementale et écotoxicologie en 2011, est la principale source de financement dans ce champ de recherche. Le supprimer revient à faire disparaître d’un coup plus de la moitié des financements ciblés pour des projets de recherche dans ces domaines.

L’argument avancé par l’ANR, selon lequel le périmètre de cet appel d’offres CESA devait être redéfini a de quoi surprendre. Ce programme a été construit, après une réflexion approfondie conduite par l’ANR et un comité de pilotage qu’elle a elle-même mis en place. Si un ajustement ponctuel du périmètre de l’appel d’offres CESA s’avérait nécessaire après seulement un an de fonctionnement, celui-ci aurait pu être réalisé rapidement et sans suspension de l’opération. Le conseil donné aux équipes de se tourner vers d’autres appels d’offres de l’ANR ne permettra pas de compenser ce qui aurait dû être attribué pour la santé environnementale, et pénalisera d’autres thématiques de recherche. L’ANR considère-t-elle cette recherche comme étant de second plan ? Ou que les efforts de recherche considérables engagés chez nos voisins (par exemple aux USA, où une section entière des National Institutes of Health, le NIEHS –National Institute of Environmental Health Sciences - est consacré à la recherche et au financement en santé environnementale) pallieront les limites de notre système de financement et que leurs résultats finiront par bénéficier à notre pays ?

Chaque jour surgissent dans les revues scientifiques ou au sein de la société des inquiétudes concernant des polluants émergents, ou de nouveaux effets de substances connues : peut-on se permettre le luxe d’un an de réflexion pour reformater un appel d’offres ? Après la non-attribution des postes d’enseignants-chercheurs promis par le Grenelle de l’Environnement, la réduction sensible de sa dotation financière destinée à la Santé, la réduction de moitié du montant financier affecté au PNRPE en 2011 par rapport à 2008, l’escamotage de la majeure partie des 126 M€ du PNSE2, et malgré une augmentation du montant distribué par l’ANSES pour la recherche qui est loin de compenser les pertes, cette dernière décision de suspension du programme CESA de l’ANR est de nature à briser l’élan dont témoignent les avancées considérables des recherches réalisées ces dernières années en France en Santé environnementale et écotoxicologie. Les attentes sociétales et les questions scientifiques vis-à-vis des relations entre les activités humaines, l’environnement et la santé des individus sont immenses. L’étude de l’impact des contaminants environnementaux sur les écosystèmes, les organismes et la santé humaine est centrale pour identifier les facteurs de risque modifiables des grandes pathologies humaines, comprendre leurs mécanismes d’action, définir des actions de prévention, fixer les limites d’exposition aux contaminants environnementaux et in fine préserver notre environnement et améliorer la santé humaine.

Chaque pays a ses spécificités en termes de pollutions historiques ou contemporaines et de caractéristiques de sa population qui font que les recherches nationales sont nécessaires. Les recherches s’appuient sur la création de synergies entre de nombreuses disciplines : biologistes, toxicologues, écotoxicologues, cliniciens, épidémiologistes, spécialistes du génome, de la chimie des polluants (etc..) car la caractérisation des agents environnementaux impliqués dans la survenue des maladies et de leur mode d’action représente un défi d’une extraordinaire complexité. Cette recherche requiert des moyens humains et financiers et une politique qui s’inscrit dans la durée : une perspective de moyen et long terme est indispensable au suivi des populations animales et humaines, à la formation des chercheurs et des experts, ainsi qu’à la mise au point et au développement des outils et des tests innovants attendus par la recherche et par l’industrie.

Rappelons-nous qu’avec la mise en place du règlement du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne intitulé Reach ("Registration, evaluation and authorization of chemicals", ou "Enregistrement, évaluation et autorisation des produits chimiques") il s’agit non seulement de protéger les humains, mais aussi de maintenir notre pays et l’Europe dans son ensemble dans la compétition économique, notamment par l’innovation dans le développement de nouveaux outils de détection et d’analyse des facteurs environnementaux et de diagnostic.

Nous considérons donc que la décision de suspension de l’appel d’offre du programme CESA doit être reconsidérée sans tarder et que les engagements de soutien à la Santé environnementale doivent être tenus.

Chaque euro investi dans la recherche en Santé environnementale est susceptible d’être remboursé plusieurs fois par une limitation des coûts de remédiation des atteintes environnementales, une meilleure préservation des écosystèmes, une diminution du fardeau de maladie dû aux facteurs environnementaux et le développement de l’innovation. Qu’on réfléchisse un instant à ce qu’on aurait gagné en identifiant plus tôt et plus complètement les effets de l’amiante et des PCB et, les atteintes sur le neuro-développement de l’enfant dues au plomb et, actuellement, la question des effets des produits chimiques sur la reproduction humaine. Croire qu’on économise en diminuant le soutien à la recherche, à la formation et à l’innovation dans ce domaine serait faire un bien mauvais calcul.


Sylvaine Cordier, responsable d’une équipe d’épidémiologie environnementale, Inserm, Irset, Rennes ;

Bernard Jégou, directeur de l’Institut de recherche santé, environnement et travail, Irset, Inserm, Rennes ;

Francelyne Marano, professeur d’université, Paris-Diderot, directrice du Master toxicologie , environnement santé, vice-présidente du conseil scientifique de Ineris ;

Eric Vindimian, Irstea, directeur régional, président du conseil scientifique du programme Pesticides ;

Rémy Slama, responsable d’une équipe d’épidémiologie environnementale, Inserm, Université de Grenoble.



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