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La pêche au gros déséquilibre les stocks de poissons

Dernière mise à jour le mardi 5 août 2008

Sciences actualités du 29 avril 2008
Questions d’actualité
Viviane Thivent


La pêche au gros
déséquilibre les stocks de poissons

Une équipe internationale met à mal l’idée maîtresse des politiques de pêche actuelles. Décider de ne prélever que les plus gros poissons aurait des conséquences sur la dynamique des populations exploitées. Cette pratique engendrerait même une déstabilisation profonde des stocks.

La fin d’une idée reçue

Un dogme vient de tomber. On pensait que pour éviter l’effondrement des stocks de poissons exploités, il suffisait de ne pêcher que les plus gros spécimens et de laisser leurs cadets vaquer à leurs occupations de reproduction. Sur cette base, les instances gouvernementales internationales ont établi, non seulement les quotas de pêche, mais aussi les mailles des filets, qui fixent les tailles au-dessous desquelles les poissons ne peuvent pas être pêchés.

Or, cette politique, de prime abord raisonnable, aurait finalement d’importantes répercussions sur la dynamique des populations : elle accentuerait les fluctuations saisonnières des stocks et mènerait à l’effondrement de certaines populations. Ce résultat inattendu vient d’être publié par une équipe internationale dans la revue britannique Nature*. Il résulte de l’analyse d’une base de données unique en son genre : un suivi, sur un demi-siècle, des populations de poissons, exploités ou non, dans le golfe de Californie.

Un suivi sur cinquante ans

L’histoire débute aux États-Unis, il y a plus de soixante ans. À la fin des années 1940, les stocks de sardines californiennes s’effondrent et la pêche du petit poisson est interdite. Reste que pour les scientifiques, les raisons de cette hécatombe sont obscures. Certains accusent les pêcheurs d’avoir surexploité les stocks. D’autres affirment qu’un refroidissement des eaux de surface ou un changement des vents dominants seraient responsables de la disparition.

Au final, les chercheurs finissent par tomber d’accord sur un point : ils n’ont pas les moyens de trancher entre les différentes hypothèses. Et pour cause : s’ils ont une vague idée de l’évolution des populations exploitées au travers des rendements des pêcheries, ils ignorent tout de la dynamique des populations non pêchées. « Or, comment comprendre l’influence de la pêche sur une population de poissons sans point de comparaison ? » pointe Tristan Rouyer, doctorant de l’Ifremer à l’université d’Oslo.

Forts de ce constat, les chercheurs décidèrent de mettre sur pied un programme ambitieux : le California Cooperative Oceanic Fisheries Investigations (CalCOFI). À compter des années 1950, ils se mirent à mesurer et à notifier l’abondance saisonnière des larves de poissons dans le golfe de Californie, et ce, qu’elles appartiennent à des espèces pêchées, ou non. Ce travail de fourmi permît à une équipe américaine d’affirmer en 2006* que « la pêche accentuait bel et bien les fluctuations saisonnières de l’abondance des espèces exploitées ». Un résultat trivial peut-être mais qui ouvrait la porte à d’autres types d’études, portant, cette fois, sur les origines exactes de l’augmentation des variations saisonnières des stocks de poissons.

Les raisons des fluctuations

Ainsi, en reprenant les données de CalCOFI, une équipe internationale s’est penchée sur les mécanismes expliquant la déstabilisation des stocks exploités. Elle a ainsi constaté que les fluctuations de populations n’étaient pas directement liées aux variations de l’effort de pêche. C’est surtout le mode de pêche qui serait en cause.

En effet, en ne prélevant que les plus gros poissons, les pêcheurs rajeunissent la population exploitée. Ce phénomène aurait alors deux conséquences : d’abord, la population serait plus sensible aux variations environnementales.

« Un certain nombre d’études, comme celle portant sur la morue d’Islande, montre en effet que les petits poissons résistent moins bien aux variations environnementales, commente Tristan Rouyer. La taille d’une population jeune est donc susceptible de fluctuer davantage en fonction des changements environnementaux. Les petits poissons sont alors plus vulnérables. »

Ensuite, ce rajeunissement forcé pourrait modifier les paramètres démographiques des populations exploitées. En effet, dans une population non pêchée, les gros poissons, tous matures sexuellement, se reproduisent très bien et ont des œufs de bonne qualité ; parallèlement, les individus plus petits, plus jeunes, ne sont pas tous matures sexuellement... et ceux qui le sont produisent des œufs de qualité moyenne. Dans une population pêchée, comme les gros poissons - les meilleurs reproducteurs - sont prélevés, seuls les individus matures avant d’avoir atteint la taille de la maille se reproduisent. La pêche exerce ainsi une pression de sélection sur les populations. Une pression qui tend à avancer l’âge moyen de maturation de la population exploitée.

Les conséquences d’un déséquilibre

« À terme, une telle modification des paramètres démographiques pourrait conduire à l’émergence de populations intrinsèquement moins stables dans le temps » explique Tristan Rouyer, « mais il est nécessaire de conduire des études génétiques complémentaires pour vérifier que l’installation de ce nouveau trait évolutif a bien lieu dans la population » .

Quoi qu’il en soit, ce travail pointe un défaut insoupçonné des politiques de pêche actuelles : celui de déstabiliser les stocks. « Une façon de diminuer l’effet de ces pêches serait peut-être de constituer davantage de zones sanctuaires, continue Tristan Rouyer, des aires dans lesquelles les gros poissons pourraient, eux aussi, se reproduire sans contraintes ». De nombreuses études complémentaires devront néanmoins être menées avant de commencer à envisager une quelconque réforme des politiques de pêche.

Viviane Thivent



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