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Le Pôle Nord se réchauffe : pourquoi la fonte des glaces est (en fait) une chance

Dernière mise à jour le mercredi 31 juillet 2013

Article paru
sur le site "Nouvel observateur" - 30 Juillet 2013
Visualiser l’article original


Notre maison ne brûle plus, elle fond, et nous regardons toujours ailleurs. On l’entend pourtant partout : les glaçons fondent en un temps record en Arctique. On nous a même patiemment éduqué à percevoir cela comme la fin du monde. Or, qu’en est-il de la réalité ?
Loin du débat GIEC versus climato-sceptiques, certains osent l’optimisme. Oui, la fonte de l’Arctique est une chance ! Voyons pourquoi.

Le pôle nord serait devenu un lac...

Revenant d’une semaine de rencontres sur l’avenir de l’Arctique organisées à Washington, je reçois mercredi 24 juillet un communiqué alarmiste d’une fédération d’associations écologistes : depuis mi-juillet, le pôle nord serait devenu un lac...

Relayée par LiveScience et twittée à l’unisson tant par l’écolosphère que par les affamés d’infos insolites, l’info se veut historique.

En France, "Le Point", "Le HuffPost", "Metro", "Newsring", tous tombent dans le panneau de la non-vérification des sources en moins de 48 heures. Hashtag #Arctique et buzz photo à l’appui, la désinformation par l’image est en marche.

Mais la réalité est un peu différente. La photo qui sert alors d’illustration n’est pas une surprenante pour qui connaît la région. Il n’est nullement ici question d’une "transformation du pôle nord en un vaste lac" comme improprement – et opportunément – diffusé, mais d’une petite étendue de glace superficiellement fondue (melt pond), d’une profondeur maximum de 30 centimètres.

"Si quelqu’un veut marcher sur l’eau, cette mare de glace est parfaitement franchissable à l’aide d’une simple paire de bottes", s’amuse Mark Serreze, directeur du National Snow and Ice Data Center (NSIDC, Colorado).
Un buzz pour nourrir une ambiance de fin du monde

Plus dérangeant pour ceux qui se sont empressés d’en faire un énième objet de pénitence écolo-centrée, la webcam auteure de l’image n’était pas au pôle nord... En effet, déposée chaque printemps depuis 2002 près du pôle nord géographique, la webcam en question dérive au gré des courants océaniques.

C’est ainsi qu’elle se trouve depuis deux semaines aux alentours du 85° parallèle nord, à l’entrée du détroit de Fram, soit à plus de 325 miles (523 kilomètres) au sud du pôle.

Cette région de l’Arctique est un des corridors naturels par lequel les icebergs rejoignent l’Atlantique-Nord. Elle est si sujette aux melt ponds estivaux que ces-derniers ont été régulièrement observés par les webcams depuis 2002, ainsi que par imagerie satellite et par relevés des sous-marins nucléaires dans la région depuis la Guerre froide.

D’autres arguments accablants pourraient être également opposés à ce buzz sans fondement, mais retenons ici qu’en désinformant massivement pour surfer sur un énième buzz bien éphémère, nombre de rédactions nourrissent à chaque occasion cette ambiance de fin du monde par la fonte des glaces.

Relais du sentiment de repentance écologique, elles empêchent le grand public d’avoir toutes les cartes en main pour faire émerger un débat d’avenir sur le paradigme écologico-économique de demain.

Un coût de 60.000 milliards de dollars ?

Allons plus loin dans la repentance écologique et les malheurs de l’Arctique avec la publication 24 heures plus tard dans la revue "Nature" d’une étude spectaculaire menée par Chris Hope, Peter Wadhams (University of Cambridge), et Gail Whiteman (Erasmus University Rotterdam).

Leur conclusion se veut historique : l’Arctique fondra intégralement l’été dès 2015, laquelle fonte coûtera 60.000 milliards de dollars (45.000 milliards d’euros) à l’humanité. Quasiment un an de PIB mondial dans la balance, nul besoin d’aller dans le détail, tremblons !

Depuis le 25 juillet, Peter Wadhams fait donc le service après-vente : interview au "Guardian" où il affirme que "la plupart des spécialistes de l’Arctique seront d’accord", puis réponse en vrac le 28 juillet sur le site de l’université face aux vives critiques reçues de tous bords (oui, vraiment de tous bords).

Passons ici sur le fait que cette étude n’a pas été visée par un collège de collègues avant publication (peer-reviewed), que le modèle scientifique est remis en cause par beaucoup, et que l’utilisation du modèle PAGE09 pour faire des prédictions économiques fiables courant jusque l’an 2200 est également douteux...

Deux réflexions s’imposent ici.

1. La prime aux prédictions alarmistes

Tout chercheur qui souhaite élargir son lectorat (et sa clientèle conférencière) le sait : lorsque les prédictions sont insuffisamment alarmistes, les médias les ignorent. Pour preuve, en ce qui concerne les régions polaires, une étude publiée dans la référence du milieu, "The Polar Journal", n’atteint que 87 lectures et pas même une citation en moyenne.

Dans ce cruel contexte, si la tentation de pousser les modèles à l’extrême pour en tirer un chiffre choc est forte, que ce soit pour éduquer ou lobbyer, ce chiffre ne reflète en rien une réalité à forte probabilité. Il n’est jamais que le scénario de "l’extrême-pire", une excroissance marginale du modèle de recherche vouée à trôner au sommet du communiqué de presse.

Si Peter Wadhams est un éminent chercheur, il est aussi connu pour avoir prédit une fonte totale de l’Arctique l’été à maintes reprises (2008, 2012, 2013, maintenant 2015), des prédictions jamais vérifiées malgré les supposés lacs en formation discutés plus haut...

2. Une chance pour changer de modèle ?

Loin de la politique spectacle et de l’agitation des peurs, loin de l’inéluctable exploitation des hydrocarbures en Arctique, loin des risques sécuritaires, et si ces 60.000 milliards de dollars étaient notre meilleure chance de changer de paradigme ?

Pourquoi le "problème Arctique" ne permettrait-il pas de dégager des externalités positives à travers l’écologique, le politique, le social et l’économique ? Et si à travers le risque d’une facture de 60.000 milliards d’ici 2050 l’on se mobilisait pour investir avec audace dans l’avenir plutôt que de le subir ?
Et si ces 60 000 milliards étaient une opportunité de faire de l’Arctique un sujet démocratisé à l’échelle mondiale pour intégrer l’ensemble de la planète dans un effort commun vers un autre hyper-modèle basé sur une énergie propre ? Le développement d’une hyper-société de l’hydrogène coutera toujours moins que 60.000 milliards de dollars ! À Cadarache, la solution fusion nucléaire pourrait voir le jour plus rapidement avec le rallongement de crédits.

De nombreuses opportunités sont à disposition de notre intelligence collective. Le climat européen se calquera à terme sur le rigoureux climat du nord-est américain : très froid l’hiver, très chaud l’été. Ne serait-il pas judicieux dans cette perspective de réinventer nos industries en les adaptant à nos besoins climatiques des prochaines décennies ?

Pour ce faire, construisons autour de l’Institut Polaire Paul-Emile Victor un écosystème de l’innovation pour les technologies polaires de demain (Polartechs). Les polartechs comme secteur d’avant-garde, vitrine du renouveau industriel français ? européen ?

Préparer le grand public à l’écologisme progressif

Par extension, en préparant les enjeux de milieu de siècle à travers un prisme aussi mondial que l’Arctique, n’est-ce pas le devoir de la France de rapprocher les peuples en développant de nouveaux outils de gouvernance mondiale rééquilibrés à même de répondre aux enjeux planétaires ?

En d’autres termes, ne devrait-on pas dès maintenant réinventer notre "grande stratégie" à la lumière des bouleversements sociaux induits par la multiplication des catastrophes naturelles ? Réorienter nos axes géoéconomiques de développement (axe Paris-Dunkerque-Rotterdam plutôt que Paris-Seine) ?

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