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Microplastiques en Méditerranée : une bombe écologique à retardement

Dernière mise à jour le samedi 29 mars 2014

Article paru
sur le site "Actu-Environnement" - 00 mars 2014
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E : 290 milliards de micro-déchets plastiques flottants dérivent sur le bassin nord-occidental méditerranéen, selon les données recueillies lors des campagnes en 2010 et 2011. Fin février dernier, l’expédition MED a dévoilé les premiers résultats des campagnes 2012 et 2013 en mer Ligure. Quels sont-ils ?

Bruno Dumontet : Les campagnes scientifiques ont été menées sous la coordination de l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-Mer (06) en mer Liguro Provençale, sur les côtes françaises et italiennes. Nous sommes partis en mer durant six semaines au cours de l’été 2012 et de l’été 2013. Il était plus intéressant, pour nous scientifiques, de rester de manière régulière dans cette zone pour valider nos protocoles d’étude sur les déchets plastiques marins. Il s’agit de prélèvements réalisés en surface de plastiques microscopiques, de taille de 0,3 à 5 mm, et de diverses compositions : filaments, polystyrène, films minces en plastique. La majorité des plastiques retrouvés en mer proviennent de la fragmentation des emballages, charriés par les courants. L’université de Lorient, partenaire de l’expédition, a identifié l’origine des familles des plastiques collectés telles que le polyéthylène (PE) ou le polypropylène (PP). On trouve également des micro-billes de plastique, dans les produits cosmétiques d’épilation ou de gommage, qui ne sont pas retenues dans les stations d’épuration et qui, en fin de parcours, se retrouvent à la mer.

Selon nos premières estimations, la quantité moyenne est entre 13.000 et 300.000 débris plastiques flottants par km2 en mer de Ligure. Leur concentration excède par endroits celle retrouvée dans le gyre du Pacifique : une nappe de déchets plastiques trois à quatre fois plus grande que la France ! Nous restons dans les mêmes proportions que les particules de plastiques collectées en 2010 et 2011 en Méditerranée nord-occidentale. Cela confirme les résultats précédents. D’où l’intérêt de croiser ces données sur plusieurs années pour aboutir à une moyenne de collecte relativement fiable sur ce bassin.

AE : Comment avez-vous procédé pour la collecte ?

B.D. : Nous avons prélevé des petits poissons lanternes de type myctophidés, qui ingèrent ces microplastiques en les confondant avec le plancton, base de la chaîne alimentaire. Les prélèvements se sont déroulés la nuit lorsque les poissons lanternes remontent pour se nourrir. Les analyses ont pour but de vérifier si les plastiques retrouvés dans leur estomac sont gorgés de polluants chimiques (DDT organochloré, bisphénol…). On soupçonne déjà qu’il est possible que ces polluants passent dans les tissus des organismes filtreurs comme les moules. C’est l’une des recherches que nous menons avec l’université publique de Berlin. Les analyses sur ces polluants organiques persistants (POPs) sont toutefois longues et compliquées pour en tirer aujourd’hui des statistiques.

AE : Quel impact les microplastiques ont-ils sur la biodiversité et la chaîne alimentaire ?

B.D : Des études récentes ont montré des concentrations de polluants en haut de la chaîne trophique des poissons comme les gros thons. Ces polluants sont donc capables d’être transférés à la faune sauvage et peuvent impacter les stocks de pêche. Une étude récente de chercheurs de San Diego (Californie) confirme que le plastique dérivant en mer se charge de toxines diverses puis contamine les animaux marins qui les ingèrent. Selon cette étude, en vertu du principe de biomagnification, le taux de toxines augmenterait et se concentrerait de plus en plus au fur et à mesure que l’on remonte la chaîne alimentaire, jusqu’à atteindre l’Homme. Or, ces polluants posent de nombreux problèmes sanitaires et écologiques car ils ont la propriété d’être des perturbateurs des systèmes hormonaux des animaux y compris l’Homme, avec comme conséquences la baisse des capacités de reproduction et des facultés immunitaires.

Colonisés par des micro-organismes et dispersés par les courants, ces microplastiques sont également à l’origine de l’apparition d’espèces invasives qui mettent en péril la biodiversité marine.

AE : L’expédition MED souhaite examiner le rôle du plastique en tant que substrat pour la prolifération microbienne. Pour quelle raison ?

B.D : Nous soupçonnons que ces microplastiques peuvent servir de support pour le développement de certaines bactéries et microbes. Des bactéries pathogènes y proliféreraient, selon des observations. Nous voulons aller plus loin dans nos recherches pour identifier la présence des bactéries dans ces microplastiques et savoir quels risques ils font courir aussi bien pour la faune marine que pour les hommes éventuellement. Une publication est prévue pour la fin d’année qui va reprendre les résultats des analyses de tous nos prélèvements de microplastiques réalisés depuis 2010.

AE : Vous repartez en expédition cet été 2014. Quel est le programme de recherche ?

B.D : Nous partons pour deux mois en juillet et en août prochain pour quantifier les microplastiques flottant sur le bassin occidental méditerranéen, c’est-à-dire les côtes françaises, espagnoles, Gibraltar mais aussi le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, Malte et les Baléares. Nous allons mener d’autres études comparatives puisque nos protocoles de recherche sont désormais au point. Cette année, nous allons plus loin en réalisant des prélèvements de microfibres - de taille jusqu’au micron - provenant du lavage des textiles rejetés en mer. Il s’agit des fibres de vêtement synthétiques, en nylon ou en polyamide que l’on examinera à partir des prochaines campagnes. Il est nécessaire de trouver les matériels adéquats pour faire ces analyses. En partenariat avec l’université de Toulon, nous allons également mener des recherches sur la distribution des macrodéchets en mer par les courants Nous avons mis au point un nouveau protocole que nous testerons cet été.

AE : Et à terme, que visez-vous ?

B.D : Il s’agit pour l’heure de prélèvements en surface de fragments. La poursuite de nos investigations visent à prélever et analyser les microplastiques présents à différents étages de la colonne d’eau sur 50 m de profondeur voire 100 m. Mais pour continuer nos prochaines campagnes, nous avons besoin de moyens financiers publics et privés supplémentaires. Des citoyens écovolontaires contribuent déjà à l’expédition en embarquant avec nous. C’est "ric-rac" mais nous avons réussi à partir en mer tous les ans. Au niveau européen, nous attendons les résultats de la campagne 2014 pour candidater à l’appel à projet Life + 2015 qui nous permettrait peut-être d’avoir des financements les trois prochaines années.

AE : Que préconise l’expédition MED pour enrayer cette pollution ? Et éviter le "point de non-retour en 2030" dénoncé dans un rapport parlementaire ?

B.D : L’objectif est de tirer la sonnette d’alarme et de trouver des solutions pour stopper cette pollution. Il est déjà trop tard pour ces microfragments présents en mer Méditerranée qui est une mer semi-fermée. Si on continue à ce rythme dans quelques décennies, nous allons faire face à une bombe écologique à retardement ! Il y a urgence ! La Commission européenne a développé des méthodes pour évaluer l’ampleur de la distribution et le devenir des déchets marins. Cette activité se déroule conformément à la directive-cadre Stratégie pour le milieu marin, adoptée en 2008, dont les microplastiques sont un des critères à évaluer pour arriver au bon état écologique des eaux marines d’ici à 2020. Mais les outils mis en place par Bruxelles sont en décalage par rapport à la situation réelle.

AE : La Commission européenne prévoit pourtant de fixer un objectif quantitatif de réduction des déchets marins en 2020, en renforçant la réglementation.

B.D : Du fait de la distribution par les courants de ces microplastiques, la directive "Stratégie pour le milieu marin" sera sans effets, si tous les pays du littoral méditerranéen ne sont pas associés à cette démarche pour gérer cette pollution. L’enjeu est géopolitique. Une approche transméditerranéenne avec les pays de la rive Sud est donc indispensable pour appréhender cette problématique d’une manière globale.

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