Dernière mise à jour le mardi 2 février 2010
Télégramme - Mardi 02 Février 2010
Selon le chercheur Daniel Pauly, spécialiste des ressources marines, la pêche fonctionne dans une logique de fuite en avant « à la Madoff » où l’on tente de camoufler les pertes de stocks de poissons en ratissant les mers du globe.
« Comme toutes les ressources communes, le poisson a besoin de la puissance publique pour instaurer des règles d’utilisation », explique Daniel Pauly, en marge du salon Seafood Summit qui se tient jusqu’à aujourd’hui à Paris. Ce chercheur français qui enseigne à l’université de la Colombie britannique, à Vancouver (Canada), fut l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme sur l’inquiétante baisse mondiale des stocks de poissons.
Vous comparez le fonctionnement de la pêche mondiale au système mis au point par l’escroc américain Bernard Madoff. Pourquoi ?
« Sur le poisson, on ne devrait pêcher en quelque sorte que les intérêts, le stock étant le capital. Or, ce n’est pas du tout ce qui se passe : on pêche le capital, et ensuite on en cherche un autre. On travaille sur de plus en plus d’espèces, de plus en plus d’espace, et de plus en plus de profondeur. Sur ces trois axes, il y a eu une expansion continue qui ne maintient pas les stocks qu’elle exploite. Il y a une analogie avec Madoff : au bout d’un certain temps, cela finit toujours par s’écrouler ».
Historiquement, comment la situation a-t-elle basculé ?
« L’exemple évident est la morue : elle a été pêchée pendant des siècles jusqu’à une profondeur d’une centaine de mètres. La plus grande partie du stock était en profondeur, les morues qu’on attrapait étaient en quelque sorte excédentaires. Dans les années 50/60, les chalutiers sont arrivés, sont allés les chercher en profondeur, et tout s’est écroulé. La durabilité des pêches des siècles précédents était basée sur le fait que nous n’avions pas accès à certaines aires de distribution de poisson ».
Dans quelle mesure la sauvegarde des espèces implique une nouvelle politique de la pêche ?
« On ne peut pas avoir des stocks en bon état et des pêcheries rentables en subventionnant la surpêche et en acceptant toutes les concessions que les pêcheurs demandent. C’est vrai à travers l’Europe et c’est encore plus vrai en France car on a même plus les mots pour décrire ce qui se passe. Par exemple, dans le Grenelle de la mer, on avait de la peine à discuter des subventions parce que les professionnels qui étaient représentés ne voulaient pas qu’on utilise le mot ?subventions ?, il fallait parler d’ ?ajustements ? ou toutes sortes d’euphémismes ».
Certains pêcheurs dénoncent des prévisions alarmistes qui ne correspondent pas à la réalité du terrain. Que leur répondez-vous ?
« Les pêcheurs disent que les scientifiques se trompent toujours, et en plus, toujours de la même façon, en sous-estimant les stocks. C’est quand même un peu bizarre, non ? Combien y a-t-il de tonnes de poissons dans l’eau ? les pêcheurs ne le savent pas. Les scientifiques, on peut leur reprocher des tas de choses, mais, en général, ils ne sont pas payés directement par l’industrie sur laquelle ils travaillent ».