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Une digue pour sauver la mer d’Aral

Dernière mise à jour le lundi 23 août 2010

Les Echos.fr - Vendredi 20 Août 2010



Une digue pour sauver la mer d’Aral

Un simple rempart de sable peut-il ressusciter le marais saumâtre et pollué par l’agriculture intensive ? Les hydrologues commencent à y croire.

Depuis cinq années qu’il scrute l’horizon, le maire kazakh d’Aralsk, Aitbai Kuserbaliv, sent renaître chaque jour un peu d’espoir. Les nouvelles sont bonnes : avec la construction de la digue de Kokaral, un ouvrage de 14 kilomètres de long érigé à l’embouchure du Syr-Daria, l’un des deux fleuves qui alimentent la mer intérieure d’Asie centrale, le niveau de l’eau remonte enfin. Pas encore assez pour recouvrir les carcasses rouillées des vieux bateaux de pêche qui hantent l’ancien port prospère, mais, au dernier pointage réalisé par les hydrologues de la Banque mondiale, qui pilote l’idée folle de remettre à flot cette mer asséchée, la cote a dépassé 38 mètres au plus profond et se rapproche désormais du « seuil de sauvetage » estimé à 4 mètres plus haut.

Lancé sans conviction en 2005, après d’innombrables débats scientifiques et des dizaines d’expertises qui prédisaient à coup sûr sa disparition, le programme de reconquête des rives de la mer d’Aral a surpris tout le monde. « Elle se remplit plus vite qu’on l’avait prévu », reconnaît un expert. Oubliées, les images des magazines, dans les années 1980, qui suscitaient chez le lecteur un mélange de honte et de colère. « La biodiversité est de retour », assure l’ornithologue Andreï Kovalenko. Timidement, cachés dans les roseaux le long des berges saumâtres, des canards, des cormorans, des hérons, des oies sauvages et d’autres oiseaux migrateurs en escale ont repris possession des lieux.

Un peu plus de 60 millions d’euros et toute l’obstination des habitants d’Aralsk ont été nécessaires à la réalisation du projet. Quatre ans après la chute du régime soviétique, responsable de la disparition des deux tiers de leur mer, ils étaient parvenus, une première fois, à réunir 2,5 millions de dollars pour ériger un fragile rempart qui préfigurait l’ouvrage actuel. Trop frêle pour résister aux tempêtes, le barrage avait cédé sur plusieurs kilomètres en 1999. « Entre-temps, l’eau est remontée de quelques mètres, pour la première fois depuis trente ans. Cela a été suffisant pour convaincre les argentiers de l’intérêt de cette solution de la dernière chance », glisse un porteparole de la Banque mondiale.

Urgence humanitaire

Le reflux de la mer d’Aral est l’une des pires catastrophes écologiques provoquées par l’homme. Il a commencé au cours des années 1960, après que les planifications soviétiques ont détourné les deux fleuves qui l’alimentent - l’Amou-Daria et le Syr-Daria -pour irriguer les grandes plantations de coton. Gavées par ce prélèvement sans limites, les cultures y ont doublé de taille pour couvrir, trente ans plus tard, près de 7,5 millions d’hectares, et l’Ouzbékistan, principal bénéficiaire de ce gaspillage parmi les cinq républiques d’Asie centrale riveraines de la mer d’Aral (avec le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Turkménistan) est devenu le quatrième producteur mondial.

L’environnement a payé le prix fort de cette conquête : avec dix fois moins d’eau douce alimentant la mer, l’équilibre hydrique de la région s’est totalement rompu. La salinité de l’eau s’est d’abord accentuée. En quarante ans, la concentration en sel a plus que triplé, éliminant la quasi-totalité des trente espèces de poissons qui y frayaient. Les précipitations se sont également raréfiées, jusqu’à ce qu’une sécheresse persistante s’installe dans la région. En trente ans, la quatrième mer intérieure de la planète va ainsi perdre la moitié de sa superficie et le tiers de son volume, mettant à nu 36.000 kilomètres carrés de fonds marins croûtés de sel, que le vent se chargera de répandre sur des milliers d’hectares de terres, accentuant encore leur stérilité.

D’écologique, l’urgence devient également humanitaire : empruntant le sillage du sel, pesticides et engrais s’infiltrent dans les nappes phréatiques. Des pathologies lourdes, telles que des cancers, la tuberculose ou les maladies rénales, se multiplient jusqu’à atteindre des proportions épidémiques. Autrefois prospère, l’économie de la région se désintègre : on y compte maintenant 60 % de chômeurs.

La digue n’a ranimé que la région du nord d’Aral, où s’étend la « petite mer » qui s’est scindée en 1989. Quelques centaines de marins s’y sont accommodés de la pêche à la limande, la seule espèce encore à l’aise dans les eaux saumâtres, et l’élevage reprend peu à peu des couleurs dans les rares pâtures.

L’avenir de la « grande mer » du Sud est plus incertain. Pour seulement maintenir son niveau actuel, les experts ont mesuré qu’elle devait recevoir au moins 20 kilomètres cubes d’eau par an, soit plus du double du débit actuel des deux fleuves. De quoi alimenter les rêves d’un nouveau projet grandiose, aux conséquences incertaines : le détournement de fleuves sibériens distants de 2.500 kilomètres.

PAUL MOLGA, Les Echos



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