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La Bretagne veut vite tourner la page du "TK-Bremen"

Dernière mise à jour le mercredi 18 janvier 2012

Article paru sur le site "Le Monde" - Dimanche 15 Janvier 2012
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La Bretagne veut vite tourner la page du "TK-Bremen"

Erdeven (Morbihan) Envoyée spéciale - C’est une bataille contre les vagues et la météo. Et pour le moment, elle est en passe d’être gagnée. Jusqu’à mardi un anticyclone garantit à la Bretagne un vent léger et un doux soleil d’hiver. Quant aux marées, elles promettent d’être moins fortes. Sur la plage de Kerminihy, joyau de la commune d’Erdeven (Morbihan), classée site Natura 2000, les 40 ouvriers mobilisés jour et nuit depuis le 7 janvier autour de la carcasse du TK-Bremen vont pouvoir garder leur rythme de travail.

Du cargo maltais échoué dans la nuit du 16 au 17 décembre, il ne reste plus que l’arrière. Le reste a déjà été déchiqueté par les trois grues transportées en convoi exceptionnel des Pays-Bas. Car le dépeçage des épaves en milieu maritime est une spécialité néerlandaise. Quand on demande pourquoi à Ber Mak, le directeur des opérations d’Euro Demolition - la compagnie chargée du démantèlement du vraquier -, il répond qu’"aux Pays-Bas on naît au niveau de la mer. Et il faut apprendre à l’apprivoiser".

Cet expert était déjà à la manoeuvre en 2006 après l’échouement du Rokia Delmas, un porte-conteneurs panaméen de 185 m de long, sur un platier rocheux au large de l’île de Ré. Le chantier dura quatre cents jours.

A Kerminihy, Ber Mark annonce crânement qu’il aurait pu détruire le TK-Bremen, 109 m de ferraille posés sur le sable, "en sept jours" mais "que le site est un espace naturel protégé et que toutes les précautions doivent être prises". Si la météo ne joue pas de mauvais tours, le cisaillage devrait être achevé, selon lui, pour le 22 janvier. Les délais seraient alors tenus.

Une fois les plaques de tôle évacuées vers des fonderies par les Recycleurs bretons, l’un des sous-traitants locaux présents sur le chantier, il restera à réhabiliter la plage et les dunes. Et à effacer les traces de pollution engendrée par la rupture de deux des quatre réservoirs de fuel léger du navire, lorsqu’il a été drossé à la côte. Les courants ont alors dirigé les hydrocarbures dans la ria d’Etel, riche en parcs ostréicoles. Le 22 décembre, les autorités françaises ont mis en demeure l’armateur turc du TK-Bremen de rendre le site à la nature au plus tard le 6 avril. Une date-clé : celle du début des vacances de Pâques en Bretagne.

Assis dans son bureau de la petite mairie d’Etel, Guy Hercend, maire-adjoint, "apolitique", affiche un calme olympien : "Nous pensons que la saison ne sera pas gâchée. Les efforts déployés ont été exceptionnels. Tout est entre les mains de professionnels", résume-t-il, fier que deux ministres se soient déplacés, Nathalie Kosciusko-Morizet pour l’écologie et Bruno Lemaire pour l’agriculture.

A Brest, le préfet maritime de l’Atlantique, l’amiral Jean-Pierre Labonne, rappelle également "les enjeux touristiques et économiques" qui rendent cette échéance du 6 avril si importante. Lui aussi veut croire à ce rendez-vous. Mais ce "quatre étoiles" connaît trop bien les fortunes de mer pour s’en laisser conter : "La structure du TK-Bremen a été fragilisée par les vagues qui tapent sur son tribord. Maintenant que l’avant du navire a été découpé, il faut éviter que l’arrière, où se trouve le moteur, ne bascule. Euro Demolition a laissé le talon de la coque sur les deux tiers de sa longueur. Tout devrait bien se passer, mais..."

Dans la nuit du mardi 10 janvier, un incident s’est produit alors que la grue géante de 250 tonnes, sorte de tyrannosaure dont les mâchoires déchirent l’épave comme un vulgaire en-cas, s’attaquait à la structure avant. Une partie de la coque s’est mise à flotter, risquant de dériver au large. L’équipe néerlandaise a alors décidé de couper le ballast numéro un avant d’avoir pu en pomper le mélange d’eau salée et de fuel léger, provoquant une légère pollution. Une simple irisation.

Mais l’unique zodiac d’Euro Demolition a été incapable de canaliser la fuite. La marine nationale a dû intervenir en urgence. Les équipes du Centre d’expertises pratiques de lutte antipollution (Ceppol) ont dépêché des embarcations pour placer des barrages flottants, et deux bâtiments écoles, le Lion et le Chacal, qui rentraient sur Lorient, ont été détournés pour brasser la surface de l’eau. Rien de grave si ce n’est un argument de plus pour certaines ONG, comme Robin des bois qui estime que "la rapidité n’est pas la meilleure alliée de l’environnement". Selon l’association, le chantier aurait pu démarrer quinze jours plus tard, afin de mieux cartographier l’ensemble des polluants du bord et les diriger vers la filière de recyclage ad hoc.

La thèse ne convainc pas Jean-Noël Yvon, ostréiculteur au Listrec, dans la ria d’Etel. "Moi, je raisonne en marin, et en Bretagne, en janvier, même si la météo est sympa en ce moment, les coups de vent sont toujours possibles. Les fissures peuvent s’agrandir et les restes du bateau se disperser en mer. Alors que les dégâts sur les parcs à huîtres ont été jusqu’à maintenant limités grâce aux moyens mis en place, ce serait dramatique."

Les experts de Le Floc’h Dépollution, PME de Morlaix réputée mondialement pour son savoir-faire acquis depuis le naufrage du Torrey Canyon en 1967, ne pensent pas autrement. "Plus ça dure, plus c’est compliqué", insiste Patrick Le Floc’h, fondateur de l’entreprise, réquisitionnée par la préfecture du Morbihan au lendemain de l’échouement.

Depuis, une quarantaine de jeunes intérimaires locaux embauchés pour l’occasion suivent les instructions de Frédéric Merignac, le responsable de la PME dépêché sur place, pour nettoyer le littoral, de la plante souillée jusqu’à la tache de fuel maculant une bouée de mouillage ou un ponton. "Le volume de polluant est faible, et sur peu d’épaisseur. Rien à voir, insiste-t-il, avec la marée noire de l’Erika qui, en décembre 1999, avait dévasté la région." Le pétrolier transportait 31 000 tonnes de fioul lourd, contre 190 tonnes de fioul léger dans les soutes du TK-Bremen.

Non, sur place, ce qui inquiète le plus, ce sont les badauds qui se déplacent, le dimanche, pour le spectacle. Et piétinent allègrement les dunes. Le premier week-end après l’échouement, ils étaient plus de 25 000 à pique-niquer, jetant emballages et canettes sur le site, en dépit des protestations des gendarmes et de la police de l’environnement. Depuis un périmètre de sécurité de 4 km autour du chantier a été mis en place et une brigade équestre est prête à verbaliser les intrus.

Le 6 avril, la Bretagne veut être de nouveau belle et ne se souvenir du TK-Bremen que comme d’une épave dont elle aura su venir à bout en quatre mois à peine.

Marie-Béatrice Baudet



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