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Plastique, l’ennemi intime

Dernière mise à jour le mardi 21 septembre 2010

Article paru sur le site "Le Monde.fr" - Lundi 20 Septembre 2010
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Plastique, l’ennemi intime

Je voudrais te dire juste un mot : plastique ! – Comment dois-je comprendre ça ?

– Le plastique, c’est l’avenir. Penses-y ! – Je le ferai. – Chut ! Assez parlé."

Ce bref dialogue est extrait du Lauréat (1967), avec Dustin Hoffman, qui annonce la révolution des mœurs… et l’arrivée du plastique dans nos vies. Car, en ces années 1960, le plastique est pop, à la mode, conquérant, il représente autant l’avenir que la modernité.Les bas Nylon étincelants, les dentelles en Perlon, les brillantes robes de polyester embellissent les femmes.

Dans les cuisines, une vaisselle en plastique multicolore remplace la fragile et coûteuse porcelaine, le Formica rivalise avec le bois. Dans les salons, les réunions Tupperware font fureur.

Avec la popularisation du plastique, événement industriel autant que métaphysique, l’homme transcende la matière grâce à la chimie, invente un man made material plus résistant que le bois, plus léger que l’acier, plus souple que le caoutchouc, et qu’il peut, tel un démiurge, modeler à sa guise. Dans ses Mythologies (1957), Roland Barthes s’enthousiasme pour la nouvelle "substance alchimique" qui permet de créer mille objets sans être coûteuse. "Pour la première fois, écrit-il, l’artifice vise au commun, non au rare (…). Le monde entier peut être plastifié."

Roland Barthes a raison, hélas ! Le monde va être plastifié jusqu’au fond des océans. Au printemps 1997, le navigateur Charles Moore traverse par hasard le lent tourbillon subtropical du Pacifique Nord. Soudain, voilà son bateau entouré d’une quantité de bouteilles en plastique, brosses à dents, sacs, casquettes, jouets d’enfants, dérivant dans le sens des aiguilles d’une montre.

Il vient de découvrir "the Great Pacific Garbage Patch" ("la grande zone de détritus du Pacifique"), aujourd’hui tant décriée. En août 1998, il retourne sur place avec un chalut pour prélever des échantillons. Il estime à l’époque que ce "vortex de détritus" est constitué d’environ 3 millions de tonnes de déchets en plastique.

"SIXIÈME CONTINENT"

A l’automne 2006, le bateau de Greepeace Esperanza fait un nouvel état des lieux. En route, l’équipage découvre que les plages de Hawaï, à la périphérie du tourbillon, sont jonchées de plastique : bouées, casiers à poissons, balles de golf, briquets, bouteilles, casques d’ouvriers, jerricanes, boîtes diverses, caisses de bière, pots de fleurs, enseignes, fusibles, blocs de polystyrène, couvercles, rasoirs jetables, boîtiers de CD, etc.

Si les océans et les mers ont toujours été une poubelle de choix pour les hommes – selon l’ONG Oceana, on y jette 675 tonnes d’ordures chaque heure –, leurs eaux et les algues finissaient par dégrader et annihiler les détritus. Mais pas le plastique. Aujourd’hui, la grande zone de détritus du Pacifique est estimée à la taille de l’Etat du Texas, voire de l’Europe centrale – d’où son surnom : le "sixième continent".

Le plus inquiétant est invisible. Chaque objet, peu à peu, se fractionne jusqu’à former des granulés, microscopiques, indestructibles. Les poissons les ingèrent, ce qui les empoisonne ou perfore leur système digestif. Des expertises menées, au début de l’année, par les équipes du projet international Kaisei ont conclu qu’il est à présent impossible de venir à bout du "vortex". Le coût en serait astronomique, il faudrait une alliance entre plusieurs Etats. Mais aucun n’est prêt à engager de tels frais. Et puis, où transporter une telle quantité d’ordures ? Pour en faire quoi ?

Après être entrés en pleine modernité pop avec le plastique, nous devons faire face aux désillusions de la post-modernité : ses dégâts irréversibles, ses problèmes insurmontables nous obligeant à faire des choix tragiques. Il faut savoir que les Américains consomment 2,5 millions de bouteilles en plastique par heure et 25 milliards de tasses à café en polystyrène par an. Chaque année, ils produisent 6,8 millions de tonnes de plastique. Sur cette masse considérable, seules 450 000 tonnes sont recyclées ou incinérées.

BISPHÉNOL A, PHTALATES ET SPERMATOGÉNÈSE

Sur Terre, nous produisons 260 millions de tonnes de plastique par an, ce qui correspond à 30 kg par habitant – pour une matière si légère, cela équivaut à 85 paires de chaussures de jogging, 2 000 brosses à dents ou 6 000 sacs d’emballage. Ce qui fait dire à l’Autrichien Werner Boote, auteur du documentaire et de l’enquête Plastic Planet, dans un entretien qu’il nous a accordé : "Devant de tels chiffres, on en vient à se demander si nous ne produisons pas le plastique dans des quantités que nous sommes incapables de gérer."

Il ajoute, très inquiet après dix années passées à enquêter sur les effets du plastique dans nos vies : "Suite à la publication de nombreuses études sanitaires, j’ai été choqué de découvrir que des substances dangereuses entraient dans la composition des plastiques."

Prenez le bisphénol A, ou BPA, une molécule facilitant la plastification, utilisée dans les tétines et les biberons. Un groupe de 38 experts américains, dont l’étude a été confirmée par soixante autres travaux, a montré que le BPA migre dans le lait, puis dans la thyroïde et les organes sexuels des bébés.

Après plusieurs enquêtes menées par des organismes sanitaires, le gouvernement canadien a interdit l’utilisation de bisphénol dans les produits à destination des enfants, notamment les biberons, en octobre 2008. Le Parlement français a fait de même le 23 juin, suite à une "Lettre ouverte aux pédiatres et gynécologues" signée par des représentants d’associations médicales.

Sont encore incriminés les phtalates, des additifs qui rendent le plastique souple et flexible, très présents dans tous les objets en PVC : eux aussi se déplacent dans le corps, affectent les organes de reproduction, surtout chez les petits. Leur présence dans la fabrication des jouets a été prohibée par un décret du 9 novembre 2006.

Frédéric Joignot



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